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Analyse de la crise Ukrainienne

Entretien avec Thomas GOMART Directeur du Développement stratégique, Ifri

Publié le 10 juillet 2014

Directeur du Développement stratégique ainsi que chercheur et ancien directeur (2008-2013) du Centre Russie/NEI de l’Ifri (Institut français des relations internationales basé à Paris et Bruxelles *), Thomas Gomart est docteur en histoire des relations internationales (Paris I Panthéon-Sorbonne) et diplômé EMBA (HEC). Il est le directeur de la collection électronique trilingue Russie.Nei.Visions.

Quelles sont les causes de la situation en Ukraine aujourd’hui ? Quels événements ont conduit à la crise que l’on connait aujourd’hui ?

Afin de comprendre la situation actuelle, il faut remonter en 1991. C’est à cette date que le pays proclame son indépendance. Depuis lors, l’Ukraine a été gouvernée par son oligarchie, tout en entretenant des relations ambivalentes avec la Russie. En 2004, à la suite de la « révolution orange », le couple Viktor Ioutchenko – Ioulia Tymochenko accède au pouvoir contre Viktor Ianoukovytch. Ce dernier sera élu plus tard en 2010. Le pays a connu une évolution chaotique au cours de laquelle le pouvoir central a toujours peiné à imposer son autorité par rapport aux grandes régions.

Afin de cerner la situation actuelle, il faut également souligner l’importance désaccords de Kharkiv signés en 2010. Ces accords ont pour objet une sorte de dialectique entre un prix du gaz à tarif préférentiel pour l’Ukraine contre la prolongation de la présence militaire russe à Sébastopol jusqu’en 2042. En dehors des milieux d’experts, cette signature est passée totalement inaperçue auprès des pays de l’Union européenne qui étaient principalement préoccupés durant cette période par la survie de l’Euro. La politique de voisinage ne pouvait être prioritaire dans un contexte de crise profonde.

Une autre cause de la situation actuelle en Ukraine prend sa source dans le choix de se rapprocher ou non de deux associations supranationales. En effet, l’Union Européenne dans le cadre du « partenariat Oriental », lancé en 2009 à l’initiative de la Pologne et de la Suède, qui visait les 6 pays de l’espace postsoviétique hors Asie centrale (les 3 pays du Caucase et les 3 pays européens), a finalement proposé à l’Ukraine de signer un accord d’association. Parallèlement, la Russie, qui s’inscrivait dans une logique d’intégration régionale, de réaffirmation de puissance et d’opposition avec l’Occident après la guerre de Géorgie de 2008, a décidé de relancer son projet d’Union douanière, datant de 2003, visant à réunir le Kazakhstan, la Biélorussie, la Russie et bien sûr l’Ukraine.

Les manifestations de Maïdan de l’automne 2013 sont liées aux négociations entre l’Ukraine et l’Union européenne. Mais elles étaient avant tout le reflet d’une exaspération du peuple ukrainien face au népotisme et à la corruption généralisée de classe politique. Ces manifestations se sont durcies durant l’hiver. Le président Viktor Ianoukovytch a pris peur et a réprimé les contestataires par la violence ce qui provoqua la mort de 80 personnes. A la suite de la médiation de l’UE par l’intermédiaire, des ministres des Affaires étrangères allemand, polonais et français, Viktor Ianoukovytch fuit le pays pour se réfugier en Russie le 22 février.

On observe alors du côté russe, une réaction que je qualifierais de « réflexe », même si celle-ci était évidemment préparée, qui a pour point d’orgue l’annexion de la Crimée et qui a pour conséquence l’instabilité depuis lors de la partie est de l’Ukraine.

L’élection de Petro Porochenko à la présidentielle du 25 mai 2014 et le processus de Bénouville ont contribué à la sortie de crise sur le plan diplomatique. Cependant, sur le terrain, la situation est longtemps restée confuse en dépit des opérations militaires lancées par Kiev. Le défi de Petro Porochenko est clairement de trouver une solution politique au conflit, de repenser sa relation avec la Russie et l’Union européenne, le tout dans un contexte où le pays est à genou sur le plan économique (le pays s’attend à enregistrer une récession de près de 5 % pour l’année 2014).

La Russie avait-elle réellement préparé sa réaction ? Vladimir Poutine avait-il un « agenda » vis-à-vis de la Crimée ?

La Russie s’est tout bonnement livrée à une annexion de la Crimée. Moscou a conduit des opérations spéciales sur le territoire ukrainien, tout en exploitant médiatiquement et diplomatiquement ce conflit. Cette intervention marque un tournant, dans la mesure où elle remet directement en cause l’ordre européen établi par la Charte de Paris en 1990. La réaction russe n’est pas une poussée de fièvre, c’est une tumeur qui va irradier pendant de nombreuses années le continent européen.

Quelles sont les responsabilités de l’Union européenne vis-à-vis de la crise ukrainienne ?

L’Union Européenne paie les limites de son discours sur « l’ambigüité constructive », c’est-à-dire d’un discours d’élargissement qui n’est pas assumé et qui n’est porté que par certains États membres au détriment d’autres. Fondamentalement, l’Union européenne n’est pas parvenue vis-à-vis d’un pays comme l’Ukraine à clarifier sa position quant à un éventuel élargissement. Ce fut une erreur politique de la part de la Commission européenne de présenter à l’époque l’accord d’association avec l’Union européenne comme n’étant pas compatible avec l’Union douanière russe et d’imposer un choix entre l’un et l’autre. Plus profondément, l’Union européenne encourage tous les processus d’intégration régionale à travers le monde, sauf dans l’espace post-soviétique en raison du poids historique de la Russie.

Quelles sont selon vous les évolutions possibles du conflit ukrainien ?

La situation peut à mon avis basculer du jour au lendemain en guerre civile et peut nous ramener à des scenarii de type Balkans. Si l’on se place dans une logique prospective à horizon d’un an, je considère que l’Ukraine, en dehors même de l’annexion de la Crimée, s’est fragmentée. Les opérations militaires conduites par Kiev devront trouver une traduction politique vis-à-vis des entités sécessionnistes.
La détermination radicale du gouvernement de Kiev à mettre fin au conflit par la force, l’indécision sur le jeu Russe, l’indétermination européenne par rapport aux événements, pourraient bien aboutir à la constitution d’une zone grise à l’est de l’Ukraine, toujours susceptible d’être réactivée. Une zone qui sera une manière de paralyser toutes formes de rapprochements durables de l’Ukraine et l’Union européenne et qui sera également pour Moscou un levier possible à actionner en cas de conflits diplomatiques. La question reste de savoir si cette zone grise ne va pas devenir un trou noir…

Notons aussi que sur le territoire Ukrainien, une identité ukrainienne est en train de se consolider à la faveur de cette crise. Elle se façonne en opposition à une supposée identité russe tant exploitée par le gouvernement de Moscou. Il y a fort à parier que cet élément puisse aviver les tensions.

Il faut également garder en tête que le régime Ukrainien est extrêmement corrompu. La classe politique ukrainienne ne s’est pas réoxygénée à la faveur de Maïdan. Petro Porochenko est l’un des fondateurs du parti des régions, Ioulia Tymochenko continue à exercer une forte influence… Les mêmes institutions produisant les mêmes effets, je ne m’attends absolument pas à un changement radical des pratiques.

Pensez-vous qu’il soit encore possible d’investir en Ukraine ? Que peuvent craindre les entreprises européennes présentes en Ukraine qui ont des actifs dans le pays ?

Tout dépend du secteur d’activité. Le bassin houiller du Donbass et le secteur métallurgique connaissent une crise profonde alors qu’ils constituent le poumon économique du pays.

Concernant les expositions de voyageurs étrangers en Ukraine, il est difficile de se prononcer à distance ; les entreprises exposées doivent mettre en place des dispositifs spécifiques.

La crise ukrainienne peut-elle avoir des conséquences sur l’ensemble de cette zone ?

Elles sont plus difficiles à prévoir. Les sanctions économiques ne sont bonnes pour personne fondamentalement. Elles vont fragiliser l’économie russe qui est en période de stagnation et qui est proche de la récession. Si ces sanctions devaient être aggravées, elles pourraient vraisemblablement pénaliser bon nombre d’entreprises européennes pour qui le marché russe est significatif. D’un côté, nous ne sommes clairement plus dans le business as usual avec la Russie, mais d’un autre coté il ne faut pas non plus croire que l’on peut totalement isoler le pays économiquement. La Russie n’est pas l’Iran.
Pour l’Europe, il s’agit de maintenir les liens économiques avec la Russie, tout en repensant le cadre de la sécurité européenne. N’oublions pas que la crise ukrainienne est avant tout pour la Russie une « crise de sécurité ».

Je pense que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Ce qui est préoccupant c’est qu’il y a une rupture historique de la part de la Russie. Au fond, Vladimir Poutine a décidé d’incarner la désoccidentalisation du monde, alors même que l’histoire de la Russie est intimement liée à celle de l’Europe (la Russie est membre du Conseil européen depuis sa création !). L’État russe a cette vision qu’il y aurait une Europe irrémédiablement déclinante, alors que la Russie serait portée par des vents émergents. Il y a clairement un risque d’erreur de calcul : la Russie n’a clairement pas les moyens de ses ambitions et cela pourrait être source de crise et de conflits.

*Pour en savoir plus sur l’Ifri, consultez le document en attache.

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