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Connaissez vous le concept de "sécurité pratique" ?

Publié le 11 février 2015

Le concept de « sécurité pratique » est issu d’une thèse (Blazsin, 2014) menée en partenariat avec le Centre de Recherche sur les Risques et les Crises de MINES ParisTech et GrDF, filiale du groupe GDF Suez en charge de la distribution de gaz. Il s’inspire des travaux du philosophe contemporain Paul Ricœur sur la raison pratique.

Selon Ricœur, tous les êtres humains disposent d’une raison pratique, c’est-à-dire d’une capacité à construire des raisonnements complexes, fondés dans leur motivation à poursuivre une visée éthique. Ricœur définit la visée éthique comme « la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes », c’est-à-dire une visée à la fois de « bien faire », d’excellence et de prise en compte d’autrui, de « sollicitude » à son égard. Dans la perspective de la raison pratique les individus sont des êtres désirants, qui passent leurs désirs au crible de la visée éthique pour déterminer leurs actions. En suivant leur désir, l’action pratique permet à l’individu de développer son estime de soi et favorise donc l’épanouissement et l’implication. Cependant pour mettre en œuvre leur raison pratique l’individu a besoin de ressentir que son action est libre, ancrée dans son propre désir et non le fruit d’une contrainte. Pour Ricœur, c’est « l’institution juste » qui constitue le modèle permettant de garantir cette liberté d’action. On peut le transposer au champ de la sécurité en parlant « d’institution sûre ».

Le concept de raison pratique induit trois grandes caractéristiques pour la sécurité pratique. D’abord l’action est ancrée dans le désir individuel, donc dans la situation spécifique dans laquelle se trouve l’individu, où il désire quelque chose en particulier. Par opposition à la vision d’une sécurité reposant sur des processus, règles et procédures prédéterminés, la sécurité pratique est donc fondamentalement ancrée en situation. Deuxièmement, la sécurité pratique s’inscrit dans le désir des individus de bien faire et de faire preuve de sollicitude à l’égard d’autrui. Elle propose donc une modalité d’action autonome et s’oppose ainsi au mode de fonctionnement hétéronome des systèmes de sécurité traditionnels. Enfin, la manière dont l’institution – ou l’organisation – est construite constitue une condition de possibilité de la sécurité pratique.

On peut ainsi définir la sécurité pratique comme « une approche de la sécurité selon laquelle la sécurité se fonde sur l’appropriation de l’enjeu de sécurité par les individus, appropriation qui leur permet de décider en situation de la manière d’agir pour préserver la sécurité de soi-même et d’autrui ».

Dans la perspective de la sécurité pratique l’individu n’est plus considéré comme un facteur, de risque ou de succès, mais véritablement comme un sujet, désirant, motivé, volontaire, raisonnable, dont l’action est d’autant plus juste qu’elle découle de raisons d’agir ancrées dans les désirs de cet individu. Qui plus est elle conduit à parler de « préservation de la sécurité » plutôt que de « management de la sécurité ». Elle permet ainsi de proposer une vision positive de la sécurité consistant à « mettre à l’abri » quelqu’un ou quelque chose et désignant le résultat de la préservation, plutôt que le processus de « gestion » d’une sécurité perçue presque comme un stock.

En résumé, la sécurité pratique propose de décaler le regard par rapport aux pratiques habituelles en matière de sécurité non pour les critiquer, mais pour tenter de construire un dialogue et de les enrichir en proposant une autre manière de penser ce qu’est la sécurité, la manière de l’aborder, et le rôle que l’individu peut y jouer.

La pertinence d’une telle approche a été mise à l’épreuve de données terrain recueillies au sein de l’activité d’exploitation du réseau de distribution de gaz, chez GrDF. Ces données ont permis de voir que bien que les conditions institutionnelles ne soient pas réunies – aucune organisation à notre connaissance ne correspondant aujourd’hui au modèle de l’institution juste / « sûre » – des traces de raison pratique sont bien présentes dans les actions des salariés. Ces traces peuvent être utilisées comme des germes, sur lesquels une approche de la sécurité sur le modèle de la sécurité pratique pourrait être élaborée.

Pour consulter la thèse : https://pastel.archives-ouvertes.fr/tel-01109394