Club des Directeurs de Sécurité & de Sûreté Des Entreprises

precédent Entretien avec Patrick Espagnol, Directeur de la Sécurité et de l’Intelligence Economique du groupe EDF Vous êtes directeur de la sécurité d’EDF depuis plus de (...)

Entretien avec Alain Juillet - Président du CDSE

Publié le 16 octobre 2015

L’Etat français semble incapable d’empêcher le rachat ou la disparition de fleurons nationaux (Alcatel, Alstom, Arcelor…) et de PME dynamiques. Pourquoi n’arrivons nous pas à freiner l’hémorragie et comment se fait-il que les dispositifs publics actuels ou passés (D2IE, FSI, BPIFRANCE, etc.) soient inopérants ?

Depuis de nombreuses années, la direction du Trésor, toute puissante à Bercy, est une adepte d’un libéralisme très ouvert qu’elle impose à tout le monde avec les moyens qui sont les siens. Dans ce cadre, elle pense qu’en Europe l’auto-régulation des marchés est une nécessité et qu’il faut donc laisser les opérations internationales se faire quel qu’en soit le résultat puisque certaines nous sont bénéfiques. La moindre volonté de contrôle ou de restriction est vécue comme une attaque contre le principe d’auto-régulation, comme on l’a vu pour le décret sur les investissements étrangers.
Malheureusement, dans la dure réalité du marché, on est loin de ce beau concept d’équilibre car la balance va de plus en plus dans le sens d’une sortie croissante des actifs français vers l’extérieur. Les grandes banques françaises qui se veulent internationales, et donc au-dessus des intérêts nationaux, ne voient que les gains directs qu’elles peuvent attendre de ce genre d’opérations. Si vous ajoutez que la plupart des équipes dirigeantes de nos grandes banques ou groupes sont de brillants inspecteurs des finances généralement issus de la direction du Trésor, vous comprenez qu’il y a peu d’espoir de voir évoluer cette situation qui conditionne la posture de défense de notre économie.

Il me semble que vous étiez en poste en tant que Haut Responsable à l’IE quand Arcelor s’est fait racheter. Avez-vous été informé tout de suite ? Comment ? N’y avait-il pas moyen d’empêcher la fusion ? Quel dispositif aurait-il fallu pour éviter un tel rachat ? Avait-on moyen de mieux protéger Arcelor ?

On a su par un informateur qu’Arcelor allait être attaqué deux mois avant mais nous ne savions pas qui était l’agresseur. Dès qu’il a été identifié, une quinzaine de jours avant l’attaque, nous avons prévenu Arcelor mais l’entreprise n’y a pas cru. La direction pensait qu’elle était inattaquable vu les résultats de sa gouvernance et les investissements qu’elle venait de réaliser alors que c’était exactement le contraire. Durant l’attaque, il est apparu que Mittal comptait des informateurs proches des dirigeants et des relations discutables avec certains conseils extérieurs d’Arcelor. Ceci lui a permis d’avoir toujours un temps d’avance. Nous avons fourni un certain nombre d’informations utiles sur l’opération en cours, sur la réalité de la famille Mittal et de son empire industriel, mais nous n’étions pas crédibles n’étant pas issus du sérail. De surcroît, les lobbies pro Mittal s’étaient mobilisés pour montrer combien cette opération était formidable alors qu’il s’agissait de mettre la main sur une société métallurgique qui terminait alors un redressement de 20 ans opéré avec l’argent des contribuables.

On s’interroge beaucoup sur le positionnement de la D2IE (Premier Ministre, ELYSEE, Bercy…), n’est-ce pas un faux débat ? Est-ce que la structure a une utilité et ne faudrait-il pas penser autre chose ? Et si oui quoi ?

Le problème est simple. Il faut une structure de renseignement économique auprès du Premier ministre pour permettre à l’Etat d’y voir clair et de réagir. La France reçoit beaucoup d’informations par ses ministères, ses services de renseignement, ses associations et organisations paraétatiques. Notre difficulté fondamentale, c’est que personne ne centralise cette masse d’informations. Chacun les garde pour lui. Que la D2IE soit rattachée au Premier ministre, à Bercy ou ailleurs n’est pas essentiel. Ce qu’il faut, c’est que chacun se sente obligé de ne pas garder l’information pour lui.
Les américains en ont fait une magnifique démonstration quand le président Clinton a lancé l’Advocacy Center, qui centralise pour les 120 plus gros contrats internationaux d’entreprises américaines la totalité des informations sur le sujet détenues ou récupérées par l’ensemble de l’administration américaine dont la NSA et la CIA. En France, on a eu la démonstration contraire avec le ministère du redressement productif qui n’a jamais disposé de la totalité des informations disponibles chez nous, y compris à Bercy, ce qui a conduit à un certain nombre de prises de positions erronées

Quelle est l’implication des services de renseignements ? Avez-vous travaillé beaucoup avec eux à l’époque où vous étiez haut responsable à l’IE ? Vous ont-ils beaucoup aidé ou au contraire avez-vous été surpris par leurs manques ? Ont-ils permis d’éviter des rachats par des opérateurs étrangers ?

Les services disposent d’autant plus d’informations qu’on leur demande de les chercher. Comme cela coûte cher, qu’il faut du temps, et que l’Etat a peu de moyens, la tentation est de ne récupérer que des infos disponibles sur le marché sans lancer de véritables procédures de recherche. Par ailleurs, il n’y a pas de doctrine d’Etat concernant l’utilisation des informations recueillies par ses administrations. Doit-on les transmettre à l’entreprise ou pas ? Malheureusement, ces transmissions ne se font en général qu’avec des sociétés amies ou proches de l’Etat, au détriment des autres qui n’ont pourtant pas démérité.

Enfin, pour développer la capacité de recherche en matière économique, il faut des professionnels de l’industrie, de la finance ou du commercial. Les recruter puis les former à la recherche des données et à leur analyse pour fournir du renseignement prend du temps. Ceci s’inscrit dans la durée et dans le cadre d’une volonté politique claire. Sur la capacité d’empêcher une attaque ou une prise de contrôle, il faut que chacun joue son rôle et que personne ne soit dupe. Les services fournissent la bonne information mais derrière, deux éléments sont nécessaires : la capacité ou la volonté du management de l’entreprise de se battre pour gagner ; et la volonté politique qui fait comprendre aux dirigeants et à l’administration concernée qu’une défaite ne sera pas oubliée pour leurs carrières futures. L’affaire Alstom, magnifiquement jouée par les américains et leurs soutiens, est emblématique jusqu’à la caricature de tous ces dysfonctionnements.

Wikileaks a révélé que les Etats Unis continuaient à s’appuyer sur le renseignement pour faire de l’espionnage économique. La France peut-elle mener une politique offensive en matière de renseignement pour renforcer notre tissu économique et si oui que peut-on imaginer ? Ne pourrait-on pas dédier une structure de renseignement uniquement à cette problématique ? La DGSI, la DPSD, la DGSE, Tracfin font tous un peu de sécurité économique Ne cela serait-il pas mieux que les moyens soient concentrées en une structure ? Une DPSD ou une DGSE entreprise ?

Quand le président Georges Bush père a réorienté une partie du réseau Echelon qui écoutait l’Union soviétique vers les affaires économiques au profit des Etats-Unis et de leurs alliés du réseau (Grande Bretagne, Australie, Nouvelle Zélande, Canada), il a donné à ses pays un formidable avantage concurrentiel. Il est évidemment entendu que les USA y conservent un avantage spécifique en se réservant une partie des interceptions. Chez les professionnels, tout le monde le savait. Cela n’a donc pas été une surprise quand Wikileaks puis Snowden en ont parlé.

La force des américains c’est qu’ils n’ont pas de complexe et assument l’inacceptable s’ils pensent que c’est bon pour l’Amérique. Ceci étant, il suffirait d’un président capable d’assumer ce type de décision pour que notre pays se dote, au niveau de ses moyens, d’une structure de renseignement économique globale. Elle travaillerait en étroite liaison avec tous les services et administrations concernées qui lui fourniraient en permanence les informations disponibles. Les anglais le font très bien, tout comme les russes, ce n’est donc qu’une question de volonté.

Quand on voit les enjeux en matière d’emploies, de dépôts de brevets et leurs royalties, ou d’impôts payés par les sièges sociaux, on comprend qu’il est temps d’agir. Le transfert du siège de Numéricable-Sfr en Hollande montre que nous avons été incapable de l’empêcher mais pire encore de l’anticiper lorsque l’administration a donné son feu vert à l’opération de fusion.

De manière générale, comment peut-on mieux protéger nos entreprises ? Quels seraient enfin les dispositifs publics qui permettraient de mieux protéger notre tissu économique (loi, règlement…) ?

Un philosophe disait « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». Protéger nos entreprises passe par un contrôle plus strict des investissements étrangers en France comme le font les américains. Ceci passe également par une loi protégeant le secret des affaires pour éviter que nos concurrents fassent leur marché chez nous. Le secret des affaires et le contrôle des investissements étrangers doivent se négocier pays par pays ou mieux, être appliqués sur les même bases de réciprocité. En laissant la porte grande ouverte, on se condamne face, d’une part, aux prédateurs en tous genres qui n’ont pas nos scrupules et, d’autre part, aux dirigeants français qui attachent plus d’importance à leur richesse personnelle et leur carrière internationale qu’à l’intérêt national. Par ailleurs, il faudrait que ces textes soient réellement appliqués par une administration qui a tendance à laisser faire pour des motifs souvent idéologiques. Pour l’empêcher, il faudrait créer une commission d’élus du Sénat et de la Chambre qui aient tous pouvoirs pour enquêter et sanctionner sévèrement le non-respect des lois et décrets.

Entretien réalisé par Olivier HASSID.

Portfolio