Club des Directeurs de Sécurité & de Sûreté Des Entreprises

precédent Entretien avec Frédérick Douzet, Titulaire de la Chaire Castex de Cyberstratégie & Directrice adjointe de l’Institut Français de Géopolitique - Université Paris 8 Vous êtes en charge de la Chaire Castex de Cyberstratégie, Entretien avec M.FIAMENGHI, Directeur de la Sûreté VEOLIA Vous êtes récent directeur de la sécurité. Vous avez fait (...)

Entretien avec Claude Moniquet Fondateur de l’ESISC et auteur du livre "Néo Djihadites"

Publié le 1er juillet 2013

Vous venez de publier Néo djihadistes *, pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

Je parle de « néo-djihadistes » par opposition aux « djihadistes classiques » que nous avons connus, en France, par exemple, dans les années quatre-vingt-dix, ou plus récemment en 2001 lors des attentats du 11 septembre. Ceux là étaient soit des « missionnaires », c’est-à-dire des hommes venus en Occident pour perpétrer leurs attentats soit des immigrés récents. Ils pouvaient bénéficier du soutien local de réseaux logistiques parfois implantés depuis longtemps mais eux étaient « de passage ». Rien de tel avec les « néo-djihadistes » : ce sont des « ennemis de l’intérieur », nés dans nos pays ou y étant arrivés très jeunes avec leurs parents. Ils sont passés par nos écoles, connaissent nos systèmes, auraient dû être élevés dans nos valeurs et sont porteurs de passeports européens, américains ou canadiens. Ils peuvent donc agir, virtuellement, partout. Ce n’est pas hasard que je les qualifie « d’ennemi intérieur », expression un peu datée qui nous renvoie à Raymond Marcellin qui en abusait. Etant « d’ici » ils sont mus, le plus souvent, non par une idéologie globale mais par des comptes à régler et sont porteurs d’un risque terrifiant : celui de faire exploser le lien social en désignant chaque musulman comme un terroriste potentiel.

Vous pensez que l’auto radicalisation n’est pas une approche pertinente pour comprendre les actes de terrorisme récents. Pouvez vous nous expliquer pourquoi ?

Je ne rejette pas totalement la thèse de l’auto-radicalisation : certains peuvent, effectivement se radicaliser tout seul ou presque, sur internet ou en regardant des vidéos sur YouTube. Des cas existent et sont bien documentés, comme celui du major Nidal Hassan, qui tua treize de ses camarades militaires et en blessa trente-deux, à Fort Hood (Texas), le 5 novembre 2009. Mais dans la plupart des 300 cas que j’ai étudié, la radicalisation s’est faite dans de petits groupes s’assemblant sur base de solidarités et affinités de famille, de quartier ou de mouvements et parfois, mais plus rarement, dans des mosquées. Par ailleurs l’idée de l’auto-radicalisation risque de masquer le fait que l’apparition du « néo-djihadisme » a été pensée et réfléchie par des cadres d’al-Qaïda, comme Anwar al-Awlaki, le ressortissant yéménite naturalisé américain qui créa le magazine « Inspire », première publication djihadiste en anglais. Le but était clair : devant la difficulté ou l’incapacité à organiser des attentats massifs comme ceux du 11 septembre, de mars 2004 en Espagne ou de juillet 2005 à Londres, il s’agissait de susciter ou d’accompagner l’apparition d’une nouvelle génération de djihadistes agissant individuellement ou en petites cellules et donc plus difficiles à détecter. Il s’agissait également de leur fournir une formation « à distance », beaucoup plus sommaire que celle dispensée dans les camps d’entraînement. La bombe utilisée par les frères Tsarnaev à Boston le 15 avril 2013, par exemple, est la copie exacte d’un modèle expliqué dans le deuxième ou troisième numéro d’ « Inspire » et intitulé : « Comment fabriquer une bombe dans la cuisine de votre mère »…

Flavien Moreau, jeune Français de 25 ans d’origine coréenne a été arrêté à son retour de Syrie par les services de police. Il aurait tenté d’intégrer un réseau djihadiste. Qu’est ce qui poussent des jeunes français qui semblent éloignés de la cause djihadistes à s’en rapprocher ?

Les motivations peuvent être multiples et le sont souvent. A vrai dire, il y a presque autant de motivations que d’individus. Pour beaucoup de convertis – qui sont 40% des 300 cas que j’ai étudiés – c’est une mauvaise compréhension de l’islam qui les expose, par la suite à toutes les manipulations. Ensuite on trouvera, souvent, un mélange de problèmes personnels, de dérives individuelles, de désocialisation et de sentiment d’appartenance à une « oumma » mythique qui rend un sens à l’existence . La dimension de « comptes à régler » avec une société dans laquelle on ne trouve pas ou plus sa place est également un facteur que l’on retrouve souvent. Dans une société en crise et qui perd ses valeurs, l’islam radical peut apparaître comme une solution à certains. Une échappatoire, comme le furent l’extrême-gauche ou les sectes à d’autres époques. Et bien entendu, chez certains – je pense à Merah ou encore aux deux jeunes hommes qui ont massacré un soldat britannique dans les rues de Londres en mai dernier, il y a une dimension pathologique : ce sont, aussi, des psychopathes qui jouissent de la violence exacerbée qui est la leur.

Comment les sociétés actuelles peuvent-elles se prémunir de cette nouvelle forme de terrorisme ?

Le risque néo-djihadiste est nettement plus difficile à combattre que le risque djihadiste classique. En grande partie parce que les néo-djihadistes sont souvent « sous le radar » et échappent à la surveillance. Mais aussi parce que nos appareils de renseignements sont formés depuis des décennies à détecter et à combattre des organisations, des appareils et pas des individus ou de très petits groupes. Le fait que les néo-djihadistes connaissent parfaitement nos sociétés et leurs faiblesses leur procurent également un avantage non négligeable. La réponse ne peut être univoque. Il faut des réponses sociétales, bien entendu : plus d’éducation, plus d’intégration, une lutte plus efficace contre les discriminations, de manière à retisser et renforcer la trame de la société. Mais cela prendra du temps, peut-être une ou deux décennies. La réponse à la menace immédiate ne peut venir que du renseignement. Un renseignement extérieur bien entendu capable de repérer et d’annihiler les influences venues de l’étranger mais aussi un renseignement intérieur renforcé et réorienté. Dans chaque quartier, par exemple, je propose qu’un officier de police soit formé à détecter les signaux faibles de manière à signaler les cas de radicalisation inquiétants aux échelons supérieurs et aux services spécialisés. De ce point de vue, malheureusement, force est de constater que la suppression des Renseignements Généraux a, clairement, été une erreur : les RG étaient un superbe outil qui pouvait « mailler » les quartiers. Aujourd’hui tout est à refaire.

*Référence de l’ouvrage : Claude Moniquet, Néo Djihadistes, Paris, Les éditions Jourdan, 2013, 315 p.

NB : ESISC : European Strategic Intelligence and Security Center