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Entretien avec M. Philippe MIGAUX, Maitre de Conférence Science-Po Paris

Publié le 1er avril 2014

Philippe Migaux, Docteur en Ethnologie a une longue expérience de l’action opérationnelle en Europe, en Asie, en Moyen Orient et en Afrique. Chercheur sur les conflits asymétriques, il enseigne depuis 2008 à Sciences-Po Paris. Il est expert sécuritaire, depuis 2010 pour l’Union Européenne (Sahel et Yémen) et, depuis 2013 pour l’Organisation des Nations-Unis (phénomènes jihadistes).
Conférencier en France et à l’international, il est l’auteur d’une dizaine d’essais, dont quatre ont été écrits en collaboration avec Gérard Chaliand. Son dernier livre « Al-Qaida, sommes nous menacés ? » a été publié en 2012 chez André Versaille Editeur.

Dans quelles zones géographiques du continent africain peut-on considérer que les intérêts français sont les plus menacés ?

PM : Trois champs géographiques de danger peuvent être identifiés :

Au nord-ouest, tout d’abord, à partir de la Libye qui apparait de plus en plus comme un Etat failli, la nouvelle cible est la Tunisie. Deux députés de l’opposition ont été tués en 6 mois, de nombreux stocks d’armes ont été découverts et deux tentatives d’attentat suicide ont frappé début novembre les régions touristiques de Sousse et Monastir. Depuis six mois l’armée tente de réduire un maquis dans le mont Chaambi à la frontière algérienne. Il y a donc également des risques d’actions dans le sud algérien qui, comme à In Anemas, viseraient également des intérêts occidentaux, en particulier les sociétés d’hydrocarbures.

En suite plus au Sud, le Mali va offrir de nouvelles cibles avec l’arrivée d’Organisations non gouvernementales et de sociétés européennes, en charge d’activités de développement. Le Niger est pris en tenaille entre Al-Murabitun et AQMI au nord, Boko Haram et Ansaru au sud. Mais sont également menacés le Tchad, le Burkina Faso, le Cameroun, la Cote d’Ivoire et le Sénégal. La Mauritanie a réussi depuis trois ans à mettre en place une stratégie défensive efficace, mais on note une montée du fondamentalisme qui peut permettre de nouveaux recrutements locaux. De même, on peut craindre des phénomènes de contagion dans des Etats où les groupes jihadistes ne s’étaient pas encore manifestés ; c’est le cas de la Centrafrique, où les premiers massacres ethniques causés par les rebelles du Nord, en majorité musulmans, ont visé des populations chrétiennes qui ont engagé des actions de représailles. La mouvance Al-Qaida ne peut manquer de chercher à transformer ces violences ethniques en un affrontement religieux, si rien n’est fait rapidement pour rétablir la paix.

Enfin plus à l’Ouest, les liens vers le Soudan et l’Egypte peuvent permettre à Al-Murabitun d’amorcer un rapprochement physique avec le mouvement Al-Shebaab en Somalie qui a pour projet d’engager une nouvelle Guerre Sainte en Afrique de l’Est. Rappelons que la Somalie est le point de contact géographique, entre le nord de l’Afrique, où apparait un jihad en devenir, et le Moyen- Orient, ou existe un jihad en renaissance, en particulier via l’imbroglio syrien. Mais c’est aussi un lieu majeur d’entrainement de volontaires étrangers ; parmi eux figurent environ 400 membres de la diaspora somalienne présente en Europe et en Amérique du Nord, qui ont amené avec eux près de 200 convertis occidentaux.

Que représentent concrètement pour l’Europe ces nouveaux risques ?

PM : Les jihadistes du nord de l’Afrique ciblent d’abord, les citoyens et les intérêts européens à l’étranger, en particulier dans la partie nord de l’Afrique : on peut envisager des assassinats, des attentats à l’explosif et surtout des prises d’otages.

En second lieu les jihadistes ciblent également le continent européen, où une frappe réussie aurait un impact considérable dans les opinions publiques, échaudées par les conflits irakien et afghan. Il est à craindre, surtout, l’action de loups solitaires où de groupes domestiques auto radicalisés. Mais une action organisée de l’étranger est toujours à envisager, car les différentes factions d’Al-Qaida ont annoncé leur volonté de venger leurs frères de l’Emirat islamique au Nord Mali. Cette année, plusieurs d’entre elles ont préparé d’ailleurs à l’étranger des opérations contre les ressortissants français. Al-Qaida dans la Péninsule Arabique a préparé des enlèvements sur des personnels de l’ambassade de France au Yémen. Al-Shebaab, a promis de cibler des citoyens français, en rétorsion de la tentative de libération, en Somalie en janvier dernier, de l’officier Denis Alex, kidnappé en juillet 2009 et qui a été assassiné lors de l’opération ; deux Françaises, trois Britanniques et 1 Néerlandaise figurent d’ailleurs parmi les victimes de l’attaque du Westgate center, à Nairobi en septembre dernier.

Notons enfin que les rencontres entre militants engagés dans les zones de jihad peuvent motiver de nouveaux acteurs. Les Européens qui sont engagés en Syrie aux côtés d’organisations jihadistes côtoient 2.000 volontaires venus de Tunisie et 3.000 venus de Libye. Ces derniers peuvent inciter les combattants européens à commettre de retour des attentats sur leurs territoires nationaux. Les volontaires maghrébins aussi chercher en recruter certains, pour venir dans les pays francophones de la zone africaine en raison de leur profil discret liés à la possession d’authentiques passeports européens, afin de participer à des opérations.

L’Afrique va-t-elle rester confrontée à des enjeux sécuritaires à long terme ?

PM : Bien-sûr, mais les enjeux ne sont pas seulement sécuritaires. L’opération Serval était nécessaire et a connu un vrai succès, en particulier parce que l’usage de la force a été limité et ciblé pour éviter les dommages collatéraux, qui ont entaché les conflits irakien et afghan. Cela a été salué par les pays africains qui sont les premiers concernés et doivent être dans l’avenir les premiers acteurs. Encore faudra-t-il du temps pour permettre aux forces de sécurité africaines d’être prêtes a assurer la sécurité de leurs territoires. Et le temps joue toujours en faveur des jihadistes. Les groupes terroristes armées étaient avant 2012 présents dans les pays menacés et s’organisaient, alors que l’Emirat islamique du Nord Mali avait vocation à leur créer une base arrière pour se préparer et coordonner leurs actions. L’intervention française a permis de fragmenter la menace et de faire prendre conscience à la communauté internationale de l’ampleur du phénomène.

A la différence de ce qui se passe en pays pashtun dans la zone afghano pakistanaise ou au sud du Yémen, la mouvance Al-Qaida n’a pas réussi à créer au Sahel une base tribale au jihadisme. Mais pour renverser à long terme dans la région le phénomène de criminalisation économique qui maintiendrait un contexte favorable au retour des partisans d’Al-Qaïda, il est plus que jamais indispensable que la communauté internationale aide les autorités maliennes à organiser de nouvelles formes de gouvernance pour l’avenir. Celles-ci passent bien sûr par une participation étroite des représentants des différentes ethnies locales aux projets de développement économique, prévus depuis des années par l’Union européenne avec l’appui de contributeurs internationaux. L’appui militaire n’est pas suffisant pour gagner les cœurs et les esprits dans la région, mais il doit se maintenir en parallèle de façon durable, pour soutenir les pays africains dans leurs nouveaux défis.