Club des Directeurs de Sécurité & de Sûreté Des Entreprises

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L’entretien : Alain JUILLET

Haut Responsable chargé de l’Intelligence Economique, SGDN

Publié le 18 mars 2009

Vous êtes haut responsable de l’intelligence économique depuis cinq ans, quelles sont vos missions et celles-ci ont-elles évolué sur cette période ?

Il y a effectivement eu une grosse évolution. Au début 2004 nous sommes partis de rien. Il a fallu bâtir un référentiel de formation pour assurer la cohérence des actions de sensibilisation des administrations et du monde de l’entreprise, construire des programmes d’études tout en commençant la mise en place d’actions de formation continue. Il a fallu identifier les failles et mettre en place un dispositif législatif cohérent pour aider nos entreprises à se battre à armes égales en France et à l’étranger. Il a fallu mettre en place un dispositif de maillage du territoire national pour identifier et accompagner nos entreprises sensibles, commencer l’implantation de l’intelligence économique dans nos ambassades, et jeter les bases d’une approche adaptée à la recherche, à l’agriculture et à différents types d’industrie. Dans un véritable pilotage à vue nous avons dû en permanence identifier les failles, corriger les dérives et remettre au cap pour atteindre les objectifs fixés. Nous sommes dans une société qui a clairement séparé le monde marchand du monde public. Or, dans le monde actuel on ne peut être efficace et gagner qu’en pratiquant le partenariat public privé et en travaillant en réseau. L’intelligence et la sécurité économique demandent donc à nos concitoyens une véritable révolution culturelle qui ne peut se faire en un jour. Il faut informer, orienter, encourager, adapter sans pour autant aller trop vite pour réussir l’exercice.

Où en êtes –vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui le socle est construit même s’il reste encore beaucoup à faire et le concept identifié par beaucoup de nos concitoyens du public et du privé qui doivent maintenant se l’approprier. Il est temps de passer à une deuxième phase qui doit commencer par la décentralisation de l’IE au niveau de chacun des ministères concernés pour que la mission puisse, au-delà de la coordination interministérielle nécessaire, se fixer d’autres objectifs. Il faut changer de cap par une remise en cause exigée par l’adaptation de la mission à la réalité d’aujourd’hui.

Le CDSE observe avec intérêt la refonte des institutions de l’Etat en charge de la sécurité et de la stratégie. Quelles en sont les conséquences pour les entreprises ?

Le rôle de l’Etat n’est pas de se substituer aux entreprises car il n’en a ni la qualification ni la capacité. Par contre il doit veiller à ce que le combat concurrentiel se déroule à armes égales tant sur le territoire national qu’à l’étranger. Avec la crise nous avons la démonstration de ce qui se passe quand les théoriciens de l’équilibre par les échanges veulent marginaliser l’Etat dans son rôle essentiel d’arbitre et de garant du respect des lois. Par ailleurs l’Etat doit veiller à ce que la concurrence se fasse sur des règles respectées par tous et que le consommateur puisse différencier les vrais professionnels des aventuriers. Mais ceci ne peut se réussir que par une collaboration étroite entre les entreprises, les professionnels et les administrations pour construire une application utile, efficace et le moins contraignant possible pour ceux qui doivent la mettre en œuvre. Le HRIE demande aux entreprises de s’adapter aux nouvelles réalités dans leur propre intérêt.

En tant que Haut responsable de l’intelligence économique, avez-vous le sentiment que la crise actuelle peut mettre en danger les intérêts de l’Etat et des entreprises françaises et si oui de quelle manière ?

La crise actuelle n’est pas qu’une crise financière. Elle correspond également à un passage d’un monde bipolaire à une multipolarité qui sera effective dans une quinzaine d’années et bouleverse toutes nos règles d’échanges et nos rapports de forces économiques. Elle est aussi une crise des valeurs par la remise en cause de la toute puissance de l’argent au profit d’un retour progressif à des valeurs d’éthique ou pour le moins plus traditionnelles par rapport aux cultures concernées. Elle implique un recentrage de nos modes de gouvernance et de production pour les adapter à un nouveau monde dans lequel notre salut passe par le développement de la recherche et de l’innovation, la capacité de remise en cause permanente et le traitement efficace de l’information pour acquérir un avantage concurrentiel réel et durable. Face à cette situation toute organisation est en risque si elle ne sait pas évoluer. L’Etat comme les entreprises n’ont pas le choix : il faut s’adapter ou risquer de disparaître dans un environnement concurrentiel qui va dépasser tout ce que nous avons connu jusqu’ici.

Votre précédent adjoint a rejoint Kroll. Ne pensez vous pas que cela mette en danger les intérêts de la Nation et ne faudrait-il pas des clauses particulières pour les fonctionnaires employés à des postes sensibles ?

Je constate avec plaisir que de nombreux français travaillent pour des sociétés étrangères d’investigation et d’intelligence économique. J’en conclus qu’ils doivent être efficace ce qui est tout à la gloire du système français. Il n’y a aucune raison de les empêcher de travailler chez nous à partir du moment où leurs entreprises respectent scrupuleusement nos lois. Ceci n’empêche pas de rappeler que, pour des études ou opérations concernant une activité dans un secteur classifié de défense et sécurité nationale, il faut appliquer les règles de sécurité et n’accorder la mission, dans le respect de l’article 50 du traité de Rome, qu’à des détenteurs de passeports français dans une société dont on est sûr que l’intégralité des archives restent sur le territoire national. Permettez moi d’ajouter que mon ancien adjoint a rejoint Kroll après avoir passé plus d’un an dans un groupe privé hospitalier dont il a dû partir dans le cadre d’un changement d’actionnariat pour se retrouver au chômage pendant plus de 6 mois. S’il faut empêcher tous les fonctionnaires de l’Intérieur, de la Défense ou des services de renseignements extérieurs et intérieurs de postuler à des postes dans la sûreté et la sécurité en fin de carrière je crains que nous ayons des réactions plutôt défavorables. Ceci étant rien n’empêche d’en discuter pour trouver des solutions constructives.