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Les conséquences des événements au Mali

Entretien avec Mathieu Pellerin, directeur du Centre d’Intelligence Stratégique sur le Continent Africain (CISCA).

Publié le 28 février 2013

L’ armée française et l’armée malienne sont sur le point, semble-t-il, de reprendre l’ensemble des territoires maliens qui étaient sous le joug de groupes islamiques radicaux. Quelle analyse faites-vous de l’état actuel de la situation ?

On en est très loin pour l’heure. Au lendemain de l’attaque éclair de Konna, les groupes jihadistes n’ont aucunement cherché à résister aux armées françaises et maliennes. Des combattants locaux pour la plupart ont été positionnés en première ligne par Ansar Dine afin de concentrer l’attention de la coalition, et dans le même temps, AQMI, le MUJAO, Ansar Charia et les leaders d’Ansar Dine sont progressivement remontés au nord pour se réorganiser et se réfugier sur une théâtre plus propice à une guerre asymétrique, à savoir l’Adrar des Ifoghas. C’est ce qui a donné l’illusion d’une guerre sans combat, et d’une récupération des trois villes au nord sans résistance apparente.

Depuis début février, nous sommes entrés dans la réalité de la guerre au nord-Mali, selon un format qui restera sans doute inchangé pendant longtemps. Les groupes jihadistes étirent la coalition sur deux fronts, l’Adrar et la ville de Gao, en recourant à des modes d’action relevant de la guerre asymétrique : attentat kamikaze, embuscades, attaque-éclair, enlèvements... Il faut s’attendre à ce que cela se poursuive et redouble d’intensité à mesure que les groupes armés se familiariseront avec ces modes d’action, notamment les attentats kamikaze. Plusieurs difficultés nuisent à l’efficacité de la coalition. Les groupes jihadistes jouissent d’une très grande solubilité, surtout à Gao où les combattants se fondent aisément parmi la population civile. Par ailleurs, le temps joue en faveur des jihadistes et ils jouissent d’une très forte résilience, que ce soit au Mali ou à l’étranger (Niger, Libye, Algérie...).

Une fois la mission des troupes françaises achevée, peut-on craindre, malgré la présence probable de forces le maintien de la paix sous mandat de l’ONU, une vraie déchirure entre les Maliens et un retour au calme difficile ?

La France commettrait une lourde erreur si elle se retirait prématurément. Le calendrier de mars n’a aucune valeur en soi, il doit s’adapter à la situation du théâtre militaire. Aujourd’hui, la précarité sécuritaire et les infiltrations de jihadistes dans les pays limitrophes imposent à la France de rester en première ligne, et ce au prix de la perte de soldats, d’un coût élevé et sans doute d’une pression croissante de l’opinion publique française. La France a su se prémunir contre les accusations de néocolonialisme, elle aurait beaucoup à perdre à engager aujourd’hui un retrait. Elle laisserait la menace proliférer, elle serait accusée d’avoir généré un conflit qu’elle n’assume pas et elle serait directement portée responsable des exactions de l’armée malienne à qui elle a permis de remonter au nord. Sa responsabilité dans celles-ci est malheureusement déjà mise en cause...

Concernant le déploiement d’une Opération de Maintien de la Paix, le format reste assez flou pour l’heure, mais son mandat devrait être minimaliste et donc aucunement adapté à un contexte de guerre de haute intensité. Tant que la situation sur le terrain ne sera pas pacifiée, il n’y aura pas d’OMP ou alors elle sera cantonné au sud du Mali. Par ailleurs, en aucun cas l’OMP n’empêchera la déchirure dont vous parlez entre les Maliens. Cette déchirure existe d’ores et déjà et elle est profonde. Elle est par ailleurs bien plus complexe qu’une simple lecture opposant maliens du sud et maliens du nord. Au nord, le MNLA ne fait pas l’unanimité parmi les populations touarègues, les communautés berabiches et lemhar sont très divisées parmi les arabes et le MUJAO compte de nombreux combattants sonhrai et peuls. C’est une nouvelle fois à la France de profiter de sa position de force actuelle pour pousser en faveur d’un dialogue politique et d’une réconciliation. Il y a eu quelques avancées notables qui doivent beaucoup aux efforts français, notamment le renoncement à l’indépendance du MNLA. Toutefois, cela ne constitue même pas le début d’un processus de réconciliation. La route vers celle-ci sera très longue, en premier lieu parce qu’il est extrêmement difficile d’identifier des acteurs neutres et consensuels qui obtiendraient l’adhésion des maliens dans leur intégralité. Et sans médiateur, point de réconciliation.

Quelles sont les conséquences géopolitiques de cette guerre au Mali ? Quelles conséquences, ce conflit a-t-il eu pour les pays limitrophes ? Doit-on se préparer à des attaques contre des intérêts français en guise de représailles ?

Il y a plusieurs types de conséquences. Il y a un risque d’extension/de prolongement du conflit malien, qui existe en premier lieu au Niger, mais aussi en Algérie et dans une moindre mesure en Mauritanie où le salafisme est très ancré. Au Niger, de nombreux signaux faibles laissent craindre une dégradation de la situation sécuritaire au nord. Il y a en second lieu un risque de prolifération des combattants armés ou de jihadistes dans la région, et de ce point de vue tous les pays de la région sont concernés jusqu’au Darfour où des combattants ont été repérés. Les frontières restent singulièrement poreuses dans la région. Enfin, il y a un risque de représailles contre les intérêts occidentaux ou sous-régionaux pour punir les Etats impliqués dans la MISMA. La France est bien entendu la première concernée et visée, cela ne fait aucun doute, tant ses intérêts économiques, militaires ou politiques.

Cela étant dit, dans l’appréhension des conséquences, il y a les conséquences que l’on sait, celles que l’on suppute et celles que l’on découvrira lorsqu’un attentat ou qu’un enlèvement surviendra. Si l’on s’arrête sur le cas du Cameroun, tous les experts de la question savent depuis un an que le Cameroun est dans le viseur de Boko Haram (et désormais d’Ansaru), au même titre que la Centrafrique, le Niger, le Tchad. Pour autant, cette menace était redoutée sans être prise en compte comme elle aurait du l’être au regard de la porosité de la frontière entre le Nigeria et le Cameroun et de l’appartenance commune des populations de part et d’autre de la frontière qui leur permet de se fondre dans parmi les civils. Le Niger, qui est encore plus exposé que le Cameroun par la menace Boko Haram, a déployé des efforts conséquents en matière de renseignement pour identifier les cellules de Boko Haram vers Diffa ou Zinder. Cela peut expliquer l’absence d’attaques de Boko Haram jusqu’à maintenant au Niger mais le pays demeure singulièrement vulnérable et l’inquiétude est de mise. La situation actuelle nous oblige à revoir nos certitudes, nos grilles de perception et surtout, à élargir notre horizon d’analyse.

En tant qu’expert de cette zone et en tant que Directeur de CISCA, quelles sont selon vous les conséquences sur la sécurité des entreprises françaises et de leurs collaborateurs dans les pays de la région ?

Cela va dans la continuité de ce que je disais précédemment. Toutes les entreprises françaises (et pas que françaises...) sont menacées dans les pays limitrophes en raison de la facilité avec laquelle les groupes jihadistes peuvent traverser les frontières, bien que l’engagement de drones américains à des fins de surveillance laisse espérer une amélioration de ce point de vue. Si l’on prend le cas du Niger, la décision de déployer des forces spéciales aux abords d’Arlit (en espérant qu’il en soit de même à Imouraren...) me parait plus que justifié. Les jihadistes n’ont aucune difficulté à pénétrer dans l’Aïr (ainsi d’Abdelkrim Targui, AQMI) et jouissent de complicités locales.

Ceci étant dit, la difficulté d’appréhender les besoins de sécurité dans la zone tient au fait que les pays les plus menacés a priori ne sont pas nécessairement ceux qui seront visés par les groupes armés. J’entends par là que ces groupes sont à la recherche d’un rapport risques/bénéfices optimal. La militarisation de la région incite les groupes armés à agir sur des territoires moins contrôlés, où les forces de sécurité nationales n’ont pas d’expérience en matière de lutte antiterroriste, où les entreprises se pensant à l’abri n’ont pas pris de dispositions sécuritaires particulières. C’est ainsi que dans des pays comme le Sénégal, le Cameroun, la Guinée, le Bénin, ou le Togo, le risque n’est pas négligeable et un principe de précaution doit prévaloir au sein des entreprises. Dans ces pays, les zones frontalières avec les Etats sahéliens devraient être soumises à une vigilance extrême. Il est beaucoup plus simple d’enlever un français au Bénin qu’au nord du Niger, et la valeur de l’otage est la même... Par conséquent, il faut également envisager des mesures de sécurité dans des zones moins exposées a priori mais très vulnérables. Cela implique une connaissance précise des contextes d’implantation, un dialogue constant avec les forces de sécurité locales et régionales et des liens étroits avec les parties prenantes dans la zone (ONG, chefs coutumiers, chefs de quartier...).

(Afin de compléter cet entretien, nous vous invitons à redécouvrir l’article suivant : Analyse de la crise malienne - Entretien avec Anne Giudicelli – Terrorisc : https://www.cdse.fr/analyse-de-la-crise-malienne.html)

Mathieu Pellerin dirige le Centre d’Intelligence Stratégique sur le Continent Africain (CISCA), et est chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales. Il est également Rédacteur en chef adjoint de la revue Sécurité et Stratégie.